L'autre jour, je discute avec un pote. On parle boulot, et il me sort :
« Ouais, l'IA... ça écrit des mails quoi. Et la moitié du temps, ça raconte n'importe quoi. »
J'ai rien répondu. Pas parce qu'il avait raison. Parce que je venais de réaliser un truc : ce qu'il décrivait, c'était l'IA de 2023. Sauf qu'on est en 2026, et qu'en trois ans il s'est passé quelque chose que la plupart des gens ont complètement raté.
Alors avant d'aller plus loin, une question. La dernière fois que t'as ouvert ChatGPT ou Claude, tu lui as demandé quoi, exactement ?
Garde ta réponse en tête. C'est elle qui va te situer.
Comment marche ce test
Il y a neuf niveaux d'utilisation de l'IA. Du niveau 0, où tu ne l'utilises pas du tout, au niveau 8, tu construis un produit entier avec.
Ils se regroupent en trois paliers, séparés par deux ruptures. Une rupture, c'est pas un barreau de plus sur l'échelle : c'est un changement de nature, un moment où ce qui doit changer n'est pas ton niveau technique mais ton réflexe.
Tu descends la liste, et tu t'arrêtes au dernier niveau où tu te reconnais vraiment.
Une règle pour que le test serve à quelque chose : t'es à un niveau si tu l'as fait cette semaine. Pas si tu pourrais le faire, pas si t'as regardé une vidéo dessus, pas si tu l'as testé une fois en janvier. Cette semaine.
Sinon c'est pas un diagnostic, c'est un fantasme (on a tous un moi imaginaire très à jour sur l'IA).
Palier 1 : tu parles à l'IA
Niveau 0 : tu ne l'utilises pas
Le niveau 0, c'est l'abstention. Par méfiance, par principe, ou parce que t'as pas le temps.
Tu es ici si : t'as ouvert ChatGPT une ou deux fois à sa sortie, il t'a inventé une biographie ou cité un livre qui n'existe pas, et t'as refermé l'onglet.
Franchement, je n'ai rien contre. C'est pas une question d'intelligence, c'est une question d'image mentale : si tu penses que l'IA est un gadget qui se trompe, t'as aucune raison de l'ouvrir. Et le niveau 0 a des ambassadeurs prestigieux, des écrivains et des experts qui expliquent avec assurance ce que l'IA ne pourra jamais faire.
Le problème, c'est que chaque « jamais » a une date de péremption, et qu'elle raccourcit. On disait qu'elle ne créerait rien d'original : en novembre 2025, un titre entièrement généré par IA est arrivé numéro 1 d'un classement Billboard. On disait qu'elle ne ferait jamais de vraies mathématiques, et les mathématiciens eux-mêmes y croyaient encore au printemps 2026.
Pour monter d'un cran : ouvre-la une fois avec une vraie question de ta vraie vie, celle qui t'occupe en ce moment, et pas un test pour la piéger.
Niveau 1 : tu poses des questions
Le niveau 1, c'est l'usage moteur de recherche. Tu poses une question, tu lis la réponse, tu fermes.
Tu es ici si : tes demandes tiennent en une phrase. « Explique-moi ce contrat comme si j'avais dix ans. » « Une recette avec ce qui reste dans mon frigo. »
C'est déjà utile. Mais c'est le rez-de-chaussée. Et il y a un truc à comprendre tout de suite : l'IA ne va pas chercher la réponse quelque part, elle la fabrique à partir de ce qu'elle a appris. Donc plus ta question est précise, plus la réponse l'est.
Demande « parle-moi d'immobilier », t'obtiens une fiche Wikipédia. Demande « j'ai 28 ans, 15 000 euros de côté, est-ce que ça a du sens d'acheter dans ma situation », t'obtiens une vraie réponse.
Pour monter d'un cran : arrête de lui demander des choses, commence à lui donner du travail.
Niveau 2 : tu délègues des petites tâches
Le niveau 2, c'est la délégation ponctuelle. Tu donnes une consigne, tu récupères un résultat, tu corriges deux trucs, tu l'utilises.
Tu es ici si : tu t'en sers pour rédiger un mail délicat, résumer un document, traduire, reformuler.
Si tu te reconnais là, aucune honte. C'est le niveau de l'immense majorité, et ce n'est pas une façon de parler. Le Baromètre du Numérique 2026 a interrogé 3 544 personnes pour l'Arcep. Pendant ce temps, ChatGPT a dépassé le milliard d'utilisateurs mensuels, l'application qui a atteint ce cap le plus vite de l'histoire.
Un humain sur huit, et la quasi-totalité s'en sert exactement comme ça.
Le souci, c'est de croire que l'échelle s'arrête là. Parce que tout ce que je viens de décrire était déjà possible en 2023. Tout ce qui suit, c'est ce qui s'est passé depuis.
Palier 2 : tu travailles avec l'IA
C'est ici que se joue la première rupture : tu ne parles plus à l'IA, tu travailles avec. Tout tient dans un mot, le contexte. Jusqu'ici, tu lui donnais des phrases et elle te rendait des généralités. À partir de maintenant, tu lui donnes ton monde : tes documents, ta situation, ton style. Et tout change.
Niveau 3 : tu la briefes comme un collègue
Le niveau 3, c'est le passage de la question au brief. Tu lui donnes tout ce qu'un bon collègue aurait besoin de savoir, et tu itères avec elle comme dans une vraie conversation de travail.
Tu es ici si : tu déposes des documents dans la conversation, tu lui donnes tes anciens textes pour qu'elle capte ton style, et tu relances plusieurs fois avant d'être satisfait.
La compétence à choper, c'est le brief en trois blocs. Le rôle : qui elle doit être. Le contexte : ta situation, tes documents, ce que t'as déjà tenté. L'action : ce que tu veux, et sous quelle forme. Pas de prompt magique à copier sur TikTok, juste un vrai brief.
Un exemple qui va parler à pas mal de monde : la caution que ton proprio « oublie » de te rendre, le litige locatif le plus courant de France. Au niveau 1, tu demandes si un propriétaire a le droit de garder la caution, et tu récoltes un cours de droit générique. Au niveau 3, tu donnes le bail, l'état des lieux d'entrée, celui de sortie, les photos, les mails échangés. Et l'IA te dit ce qui est contestable dans ton dossier, cite les bons articles de loi, et rédige la mise en demeure avec les délais et les intérêts de retard.
Ça monte plus haut que les lettres. En 2025, une Californienne a gagné en appel un procès d'expulsion en se défendant seule avec ChatGPT, après l'avoir perdu en première instance avec un avocat.
Pour monter d'un cran : décris une tâche répétitive assez précisément pour pouvoir la confier.
Niveau 4 : elle agit à ta place
Le niveau 4, c'est le passage de la conversation à l'automatisation. L'IA fait des choses sans que tu sois devant ton écran.
Tu es ici si : au moins un traitement tourne chez toi sans que tu le déclenches à la main.
Moi j'ai un robot qui lit mes mails et prépare les réponses tout seul. Je me lève, les brouillons sont prêts, je valide ou j'ajuste. Au niveau 4, l'IA arrête d'attendre tes questions : elle bosse pendant que tu fais autre chose (et pendant que tu dors, accessoirement).
Comment démarrer ? Tu choisis une tâche répétitive qui t'énerve chaque semaine. Une seule. Et tu demandes à l'IA elle-même comment l'automatiser, elle connaît les outils et elle te guide.
Pour monter d'un cran : centralise. Tant que tes infos sont éparpillées entre dix applis, aucune IA ne peut te connaître.
Niveau 5 : elle sait tout de toi
Le niveau 5, c'est quand l'IA travaille dans ta propre matière. Tes notes, tes projets, tes brouillons, tes idées d'il y a trois ans.
Tu es ici si : tu peux lui demander ce que tu pensais d'un sujet il y a six mois, et qu'elle te répond juste.
C'est mon niveau préféré, et celui dont presque personne ne parle. Tu lui demandes un texte, elle l'écrit dans ton style, avec tes exemples, en citant tes notes. À ce stade ce n'est plus un outil, c'est un collègue qui aurait lu tout ce que t'as écrit dans ta vie. Et qui aurait tout retenu, lui.
C'est ce que j'ai construit avec mon Second Cerveau : toutes mes notes au même endroit, et l'IA qui travaille dedans avec moi. Pas besoin d'un système compliqué pour y goûter, des outils comme NotebookLM te laissent déposer tes documents et discuter avec l'ensemble.
Pour monter d'un cran : ce petit outil dont tu te dis « ce serait trop bien si ça existait » depuis des mois, décris-le à une IA ce soir.
Palier 3 : tu construis avec l'IA
Deuxième rupture, la plus radicale : tu ne délègues plus des tâches, tu construis des choses. C'est ici que je perds la moitié des gens, toujours sur la même phrase : « oui mais moi, je sais pas coder. » Reste deux minutes. C'est exactement de ça qu'on va parler.
Niveau 6 : tu te crées des outils rien que pour toi
Le niveau 6, c'est fabriquer des petits logiciels qui n'intéressent personne d'autre que toi. Et c'est exactement pour ça qu'ils sont géniaux : aucune app du marché ne les fera jamais, parce que le marché, c'est toi.
Tu es ici si : au moins un outil que tu utilises a été écrit par toi, en langage naturel.
Je vais te donner un exemple perso. J'avais des centaines d'illustrations éparpillées dans des dossiers, et retrouver la bonne était une galère sans nom. J'ai demandé à l'IA un petit outil web qui les affiche toutes, avec une recherche et un clic pour copier. Vingt minutes plus tard, je l'avais. Un problème de trois ans, réglé pour toujours.
Et maintenant l'objection : « il faut savoir lire le code pour vérifier ce qu'elle fait ». Pour un outil que t'utilises tout seul, non. Si ton visualiseur d'images a un bug, il se passe quoi ? Rien. Tu le dis à l'IA, elle corrige. Personne n'est en danger, aucune donnée client ne fuit.
Je vais même aller plus loin, et je suis mal placé pour dire ça. Je suis ingénieur, développeur de métier. La personne qui a le plus de raisons de te dire « apprends le code d'abord », c'est moi. Il y a un an, c'est exactement ce que je pensais.
En 2023, j'étais en école d'ingénieur et on posait nos questions de code sur Stack Overflow. Puis GitHub Copilot a complété nos lignes pendant qu'on tapait. Puis Cursor nous a laissés discuter avec le projet entier. Puis Claude Code, où tu décris et l'agent écrit, teste, corrige. Trois ans. Aujourd'hui, j'en suis au point où je ne lis presque plus le code que je produis. Si tu m'avais dit ça il y a deux ans, je t'aurais ri au nez.
Et c'est pas qu'une impression perso. En mai 2026, Arthur Mensch, le patron de Mistral AI, a déclaré devant l'Assemblée nationale que ses ingénieurs n'écrivent plus de lignes de code, et que le métier est passé d'un artisanat à un rôle de manager. C'est le fondateur du plus grand labo d'IA français qui a dit ça, sous serment. Pas un influenceur qui veut te vendre une formation.
La pratique a même un nom, le vibe coding, terme lancé par Andrej Karpathy en février 2025 et devenu mot de l'année 2025 du dictionnaire Collins. La majorité de ceux qui le pratiquent ne sont pas développeurs.
Pour monter d'un cran : arrête de tout demander d'un coup. Construis fonction par fonction, écran par écran, et teste à chaque étape.
Niveau 7 : tu crées des choses qui n'existaient pas
Le niveau 7, c'est combler un vrai manque. Tu fabriques des outils que personne n'a jamais faits parce que le besoin est trop spécifique pour intéresser un éditeur.
Tu es ici si : t'as ajouté une fonctionnalité à un logiciel existant, ou construit un truc qu'on ne peut acheter nulle part.
Je fais du pixel art avec Aseprite, un logiciel que les gens du milieu connaissent bien. Impossible d'y travailler à plusieurs sur un même fichier. Ça n'existe pas, ça n'a jamais existé, et aucun studio ne va le développer pour les trois personnes qui en ont besoin. J'ai écrit le script moi-même, avec l'IA. On peut maintenant bosser à plusieurs sur nos fichiers.
La compétence qui change ici, c'est le découpage. Tu deviens chef de projet avec un développeur infatigable en face.
Pour monter d'un cran : passe du script à l'objet fini, celui qui a des utilisateurs autres que toi.
Niveau 8 : tu construis un produit de A à Z
Le niveau 8, c'est le produit complet. Des comptes utilisateurs, des données synchronisées, des mises à jour, des vrais gens qui s'en servent.
Tu es ici si : quelque chose que t'as construit tourne aujourd'hui chez des inconnus.
Avant que tu me dises que c'est réservé à une élite : dès le début 2025, chez Y Combinator, un quart des startups de la promotion avaient un code écrit à 95 % par l'IA. Le détail qui tue, c'est que ces fondateurs sont des ingénieurs parfaitement capables de coder. Ils choisissent de ne plus le faire.
C'est ce barreau que j'ai grimpé avec Pixelio, mon application d'habitudes gamifiée, disponible sur Android et iOS.
Et je vais être clair sur un point : sans l'IA, cette application n'existerait pas. Je ne suis pas en train de te dire qu'elle aurait pris plus de temps à sortir, je te dis qu'elle n'aurait jamais vu le jour. Un produit comme celui-là, normalement, ça représente des années de travail pour une équipe entière. Et je le sais précisément, parce que c'est mon métier.
Est-ce que ça a été facile pour autant ? Non. Ça m'a pris des mois, avec des essais ratés et des moments où j'ai voulu tout jeter. L'IA ne t'enlève pas le travail, elle t'enlève l'impossible. Et la nuance est énorme.
Les trois pièges de la montée
Les contenus qui te vendent l'IA miracle n'en parlent jamais. Monter les niveaux crée des pièges nouveaux.
La confiance aveugle. Plus on utilise l'IA, plus on lui fait confiance, et moins on vérifie. Une sorte de Dunning-Kruger inversé, où ce sont les utilisateurs les plus avancés qui se font avoir. La mécanique est bête : elle a raison la plupart du temps. Et les fois où elle se plante, elle se plante avec le même aplomb. Plus tu montes, plus tes garde-fous montent avec.
Ton cerveau. Des chercheurs du MIT Media Lab ont fait rédiger des textes avec et sans IA, casque EEG sur la tête. Les utilisateurs de ChatGPT présentaient la connectivité cérébrale la plus faible des trois groupes, et en première session, aucun des dix-huit n'a réussi à citer correctement une ligne du texte qu'il venait d'écrire. Les auteurs appellent ça la dette cognitive : déléguer une tâche, c'est aussi arrêter de l'apprendre.
Le test qui fait mal : si on te retirait l'IA demain, est-ce que tu saurais encore faire ce que tu « fais » aujourd'hui ? Si la réponse est non sur toute la ligne, t'as pas monté des niveaux, t'as externalisé ton cerveau.
Confondre l'outil et la stratégie. L'étude METR de juillet 2025 a suivi des développeurs expérimentés travaillant avec des assistants IA. Ils s'estimaient environ 20 % plus rapides. Une fois mesurés, ils étaient 19 % plus lents.
L'IA est très douée pour donner l'illusion de la vitesse. Elle exécute à ta place, mais elle ne décide pas à ta place.
Alors, ton niveau ?
Récapitulons.
| Palier | Niveaux | Ce que tu fais | Le déclic pour monter |
|---|---|---|---|
| Tu parles à l'IA | 0 à 2 | Questions ponctuelles, petites tâches | Donner le contexte complet, pas des phrases |
| Tu travailles avec l'IA | 3 à 5 | Briefs, automatisations, ta propre matière | Passer de déléguer des tâches à construire |
| Tu construis avec l'IA | 6 à 8 | Outils perso, scripts, produits complets | Découper, tester, itérer |
Si t'es tombé quelque part entre 0 et 2, t'es avec la quasi-totalité des utilisateurs, et l'écart avec le reste de l'échelle est plus grand que tu ne le crois.
Ce que je te propose, c'est pas de viser le niveau 8 d'ici dimanche. Juste de monter d'un niveau cette semaine.
- Niveaux 0 à 2 : la prochaine fois que tu demandes un truc à l'IA, donne-lui le contexte complet. Le document entier, l'historique, ce que t'as déjà tenté. Compare avec ce que t'obtenais avant. C'est le déclic le plus rapide qui existe.
- Niveaux 3 à 5 : choisis la tâche qui t'énerve le plus chaque semaine, et demande à l'IA de t'aider à construire le système qui la fera. Pas de la faire.
- Niveau 6 et au-delà : ce truc dont tu te dis « ça devrait exister », décris-le ce soir. Juste pour voir.
Le fossé dont je te parlais au début ne va pas se refermer tout seul. Mais t'as pas besoin de courir pour le franchir. Un barreau à la fois, ça suffit.
Et repense à ces problèmes de maths restés ouverts pendant des décennies, résolus en 2026 par des curieux qui ont simplement collé l'énoncé dans une IA. La solution était là, à portée de main. Elle attendait juste que quelqu'un soit assez curieux pour poser la question.
Alors, tu es à quel niveau ?
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